bobine jb
BERANGERE



 Lorsqu'il avait épousé Bérangère, Fred avait cru ses ennuis enfin terminés. Depuis le temps que ses potes le zorbaient avec leurs blagues salaces et leurs allusions assassines à chaque interfaçage ! "Alors, Fred toujours en lutte contre les systèmes d'exploitation ?" "Dis donc, Fred, ta meuf, on te la formate ?" "Hé, Fred, refais-nous Ne me kite  !" "Sacré Fred ! toujours coincé sur 8 bits." Bref, vous visez le niveau. Mais le pire, c'était ses collègues à la Bull-Itt-Placard-Bell&Sebasto Ltd. Surtout M.Trân, son Dircom. Évidemment, à 30 Europlaques la connect/heure, Trân pouvait s'offrir le top des Vibra-Matrox, ElectroGraph-X et autres Silicon-Salace. Voire en changer toutes les semaines. On murmurait d'ailleurs qu'il ne s'en privait pas. C'est peut-être pour ça que Fred lui trouvait une sale mine. Ou alors, le fourbe avait exprès déréglé la balance de sa minicam, histoire de jouer les surmenés pour ses correspondants au visio. C'était la néo-tendance : le style surfeur bronzé mégatonic, c'était devenu franchement DCC -- du V23, du 8 pouces, bref, netto plancâble. Glauque un max. Le giga-look, le pur tridi, c'était de ressembler à son clone, version placage de texture ; et pas belle, la texture. Toujours paraître bosser trente heures par jour. Les fuseaux horaires, mec. Ça vous ripe les neurones.

 Bon. Restait que Trân avec sa tronche de Webpage bosniaque, il emballait un max et visait le poste d'administrateur réseau, tandis que Fred marinait toujours devant sa console. Faut dire qu'il en était encore resté aux UV haute pression plus abdos-Gymnasium. Faute d'une mise à niveau accélérée, il allait pas tarder à se faire appeler Moniteur Hercules.

 Il avait donc décidé de passer l'hypernav. Le problème est qu'il n'était pas trop branché électro-Nique. Il aurait même avoué un penchant (quasiment maladif) pour l'organique, le charnel, bref c'était un romantique viscéral. Car notre Fred était un timide : l'électranse, les neuronexions, les interfaces-à-face, ça lui mettait les mains moites et la crame aux joues. Sauf qu'avec le climat médico-socio-moralo de ces dernières années, le romantisme version Fred, c'était plus ça. On avait commencé par sortir couvert. Et on avait fini par ne plus sortir du tout. Surtout Fred. Alors, sautant le pas, il s'était rendu à la vieille Surpouffe du quartier, le dernier hypermarché aux puces où l'on pouvait encore négocier à l'ancienne, sans interface -- même si depuis un an, la direction avait décidé de remplacer les caissières par des caddybips. Baissant la tête, résigné, il était passé sous les fourches caudines du vidéporche qui vantait en médiaglyphes fluo de trois mètres : mettez du pixel dans votre existence ! Direction la clinique du Dr Giao. Le spécialiste de la virtualité kitée. Et il avait commandé Bérangère. Enfin, Bérangère, c'était le nom qu'en secret, il lui avait donné. Le romantisme, toujours. En réalité, elle n'avait pas un nom, mais un matricule, et un numéro de série. Plus un tatouage holographique de licence antifraude à l'intérieur de la cuisse gauche. Et sitôt montée par Giao, il était allé la déclarer officiellement au stand InterNex. Pour le meilleur et pour le pire. D'accord, le modèle était un peu ancien, mais pour Fred, un rien veux garçon, c'était juste histoire de se roder.

 Seulement, question rodage, ça faisait maintenant trois semaines que tous les matins, pré-session, il devait la ramener, rapport aux plantages divers, conflits de neurocartes et autres infections virales qu'elle lui faisait, la Bérangère. Pas un cadeau. Des fois au moment crucial, elle se dressait toute nue sur le lit et lançait : "Bill guette ! Bill guette !" Sans être d'un naturel jaloux, quand même, ça refroidissait. Enfin, paraît que c'était normal, simple affaire de prise en main, avait dit Giao. Ajoutant toutefois qu'effectivement, on notait, parfois, de légers problèmes avec ce modèle. Une histoire de bios-éthique, paraît-il. N'empêche. Fred sentait qu'il allait encore se faire zorber par ses potes si le Dr Giao ne lui réglait pas ça vite fait. Mais le neuronicien avait bon espoir. Il se vantait d'en avait maté d'autres. En attendant, si jamais il le croisait sur le Net, ce mystérieux Bill, Fred se promettait lui aussi de le mater, et même de le reformater.



sigle ReX-ordo
Nouvelle initialement publiée dans la revue « Univers>interactif » n°7 de février/mars 1996.
Merci Ariel Wizman & Stéphane Viossat ! Ed. Pressimage. ©Jean Bonnefoy

Les exégètes tatillons, bibliothécaires scrupuleux, fans gravement atteints et autres maniaques du C-V exhaustif trouveront ici une liste bibliographique (à peu près) complète.

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© 2000 Jean Bonnefoy

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